L'allaitement est une aventure qui nous choisit .
Les souvenirs du sevrage sont encore douloureux. Malgré le temps qui passe.
Ma fille aura bientôt 8 ans. Elle a changé ma vie, elle a brûlé ma peau d’un amour inexplicable, transcendant. Elle m’a fait découvrir la puissance de l’allaitement.
L’allaitement, ce n’est pas seulement une façon de nourrir son enfant. Ce n’est pas une mode.
C’est une aventure qui nous choisit.
Il y a des femmes que cela ne tente pas, qui ressentent même une certaine aversion à la simple idée d’allaiter.
D’autres n’y connaissent pas grand-chose mais veulent quand même essayer, parce que c’est le meilleur, après tout. Je faisais partie de ces femmes-là : complètement novice, oserais-je dire, dans l’ignorance la plus totale. Ma mère avait allaité deux mois, ce qui était déjà énorme à cette époque.
Je ne m’étais pas particulièrement préparée à l’allaitement. J’avais suivi quelques cours de préparation à l’accouchement, où, la plupart du temps, je n’ai fait que dormir.
Non, tout ce que j’ai appris, je l’ai appris à la naissance de ma fille.
Elle est née de façon très brutale, un matin froid de décembre : prématurée et malformée. Le choc fut intense, anesthésiant. Séparée de mon bébé à la naissance, transférée dans un hôpital à haut risque, je n’ai pas tout de suite compris que j’étais, enfin, mère. Ce n’est que le soir, vers 20h, que mon instinct maternel s’est réveillé, me brûlant les tripes et le cœur. Je voulais être auprès de ma fille, la rencontrer, la réchauffer de mon corps.
J’ai ainsi rejoint mon mari et ma fille, dans ce service de néonatologie où je suis restée trois longues semaines. Cette prison où j’ai dû m’écrouler devant les médecins, les suppliant de nous laisser partir avec notre enfant.
À partir de ce moment-là, je me suis retrouvée chez moi, seule à seule avec ce bébé d’une fragilité indéniable. Mais cet instinct, cette puissance que je ressentais en moi, m’a donné la confiance que je pouvais y arriver. J’avais déjà bravé les interdits en néonatologie : dormir avec ma fille, dans un petit lit de fortune, cachées derrière sa couveuse. Mais je me sentais plus responsable que jamais. J’étais sa mère, et mon devoir était d’être à ses côtés, malgré les fils qui la reliaient à cette machine.
En soi, m’occuper d’un nouveau-né n’était pas si compliqué. Je dormais avec elle, elle faisait ses siestes collée contre moi et je lui donnais le sein dès qu’elle en manifestait l’envie. Je ne voyais personne, ce qui m’a, avec le recul, protégée des jugements qui peuvent saper le moral et détruire un allaitement.
J’ai découvert qu’un bébé, ça ne pleure pas. Tant que l’on est là, qu’on lui offre ce dont il a besoin.
Je ne le savais pas à l’époque, mais mon instinct maternel me commandait de prolonger cette expérience sensorielle qu’elle avait connue dans mon ventre et qui lui faisait tant de bien. Ingrid Bayot, qui m’a formée à l’allaitement et au sommeil des tout-petits, parle de continuité sensorielle transnatale. Cette continuité, je l'ai protégé de toutes mes forces, sans le savoir.
J’ai ainsi consacré mes premiers mois de maman à m’informer sur un groupe Facebook dédié à l’allaitement. J’y ai appris les bases : l’allaitement à la demande, tirer son lait si nécessaire, la confusion, l’importance du cododo. Cet apprentissage venait simplement confirmer ce qui m’avait toujours semblé évident : un bébé n’est jamais aussi bien qu’avec sa mère, tout le temps, le sein en bouche, sans aucun artifice pour nous remplacer.
J’ai mis ma carrière d’avocate entre parenthèses, pendant six mois et même au-delà, car je ne travaillais plus beaucoup. Je n’ai pas eu de congé maternité payé, mon mari non plus. Nous n’avions pas la famille à proximité pour nous soulager : nous étions seuls, mais nous nous sommes débrouillés comme des chefs. Notre jeune couple s’est renforcé à un point que vous n’imaginez même pas (nous étions ensemble depuis seulement un an et demi).
Je vous parle de tout ça pour laisser une trace de mon histoire, à ma fille qui, je n’en doute pas, se délectera de lire ces lignes.
J’en parle aussi pour vous dire que tout est possible. Que si votre allaitement est important pour vous, c’est parce qu’il vous a choisie. Il fait partie de votre histoire. Et il est normal de vouloir prolonger son écriture à l’infini. Ne laissez personne minimiser cette parenthèse lactée de votre vie. Ne les laissez pas juger la façon dont vous allaitez : trop de fois, trop longtemps. L’allaitement, c’est une connexion hors norme que seules les mères allaitantes peuvent comprendre.
Mais la maternité ne se prolonge pas dans le temps, elle dure seulement 3 ans. Et c’est hormonal : vous avez envie de penser à vous davantage en tant que femme, vous habiller, sortir avec des copines, vous remettre au sport. Ne culpabilisez pas, ceci est hormo-normal.
3 ans, c’est souvent l’âge où notre corps ressent le besoin de sevrer, au moins pendant la nuit. Le cododo, c’est doux et adorable, mais ça ne nous permet pas de dormir plus de 7h d’affilée. Et on ne va pas se mentir : au bout de 3 ans, on ne fait plus qu’y penser, on en rêve ! On subit aussi la pression sociale qui, malgré toute la conviction qui nous porte, vient sans cesse mettre son grain de sel dans notre quotidien. Le conjoint est d’ailleurs une porte d’entrée qu’il convient de surveiller et de verrouiller de temps à autre...
Je me rappelle de la fois où j’ai voulu sevrer ma fille complètement. Mon fils était né. L’aversion pour ma fille, qui avait commencé par des douleurs insoutenables lors des tétées pendant ma grossesse, était devenue presque insoutenable pour moi. Je ressentais une immense violence lorsqu’elle tétait. Je la repoussais au bout de quelques secondes de tétée. Bien sûr, cette réaction était d’une violence inouïe, autant pour elle que pour moi. Elle devenait incontrôlable et il fallait que ça cesse.
Je me rappelle encore être sur mon lit avec ma fille, mon mari nous regardait, pour la dernière tétée annoncée.
Puis, à la fin de celle-ci, les pleurs : ses pleurs, les miens. Une douleur atroce. Le sentiment de rompre avec quelqu’un. Mais le pire, c'est que cette personne, vous l'aimez à la folie. Vous l’avez peut-être vécu ? Eh bien, c’est le même sentiment absurde que vous ressentez : pourquoi arrêter alors qu’on s’aime si fort ? Pourquoi mettre un terme à cette relation fusionnelle, passionnelle ? Tout ça n’avait aucun sens.
Ma décision était prise : je continuais l’allaitement avec ma fille, avec quelques règles pour essayer d’apaiser cette aversion qui me rongeait le corps et l'esprit (quand je dis stop, il faut se retirer du sein).
Le sevrage naturel, je n’y crois pas une seule seconde. Ou alors, il faut en redéfinir les termes. L’enfant n’arrête pas de lui-même, c’est complètement faux. Si on le laissait faire, il prolongerait indéfiniment le plus beau et doux câlin de la terre. Et il a bien raison. Le sevrage naturel se fait parce que la mère n’en peut plus et pose ses limites, en réduisant la fréquence des tétées, voire leur durée. Le sevrage naturel se fait parce qu’il faut se cacher quand on rentre à l’école pour téter le sein de sa mère, parce que les autres nous regardent avec jugement. Le sevrage naturel du fait de l’enfant qui arrête le sein, juste parce qu’il n’en a plus envie, je n’y crois pas une seule seconde.
Toujours est-il que le sevrage n’est pas simplement une page que l’on tourne.
C’est une page qui se déchire.
Un cœur qui cesse de battre.